• roselyneallen

Aux pays d'Alice

Dernière mise à jour : 3 juil. 2020

"Je suis en retard, en retard". À sa fenêtre, Alice n'en croit pas ses yeux, ni ses oreilles d'ailleurs. Elle vient juste de voir passer un lapin blanc. Elle se précipite à l'extérieur pour mieux l'observer. Elle se frotte les cils, cligne alternativement des paupières afin d'être certaine d'être réveillée. Quel est donc cet accoutrement d'un autre siècle. On dirait un duc. Il porte une redingote dont la queue frôle le sol. Sir Lapin s'y prend les pieds, et avec une dextérité surprenante, évite la chute en effectuant un bond à la James 007. Imperturbable, il poursuit son trajet, traverse la rue, sautille pour éviter une 'crotille' de pigeon et longe la haie du square Alexander. Discrète, Alice le suit et s'amuse de sa démarche chaloupée. Pourquoi se rend-il dans ce square. Il a probablement rendez-vous avec ses confrères de la table ronde. Où peut-être fait-il partie d'un comité chargé d'organiser la fête du thé. À vrai dire, elle n'en sait rien. La seule façon de savoir, c'est de le suivre sans se faire remarquer. Vlan ! Alice ne comprend pas. En moins d'une seconde, elle se retrouve par terre. Elle vient de trébucher sur les racines d'un noisetier. Ouille. Elle a mal à sa cheville droite. Son œil la picote, une larme s'aventure sur sa joue ; sa gorge la gratte et ses narines gonflées de pollen l'hystérise. Quelques feuilles et fleurs du noisetier jonchant le sol, lui chatouillent les naseaux. A… At... Atchoum ! Elle renifle. Encore. Plus elle renifle plus son envie d'atchoumer devient incontrôlable.

À chaque éternuement, elle rapetisse. Cela l'effraye un petit peu. Elle se pince le nez pour faire cesser les spasmes. Elle a nulle envie de devenir aussi petite qu'une fourmi. Elle se redresse, nettoie sa robe et se précipite à la base de l'arbre, une tanière où Sir Lapin s'est engouffré.

Il fait noir, très noir. Alice progresse en s'accrochant au mur. Mais non, il n'y a pas de mur dans un arbre, pense-t-elle. Soudain, elle entend un bruit. Elle s'arrête tend l'oreille. Serait-ce une locomotive ? Les battements de son cœur tonnent. Elle ne saurait dire si leur emballement est dû à la peur ou l'excitation. Elle pose une main sur sa poitrine afin de se rassurer, et poursuit son avancée. La surprise, lui fait pousser un petit cri.

Incroyable ! On se croirait dans le hall d'une gare. Ses pupilles s'écarquillent. Liverpool station, lit-elle sur un panneau juste en face. Elle est à Londres, au cœur même de Londres. Quelle... Aïe ! Alice vient d'être bousculée. Des pieds géants essayent de l'écraser. Pour éviter de finir en beurre fondu, elle slalome entre mille et une chaussure. Des gens aux pas pressés, se déplacent mécaniquement dans la salle des pas-perdus. Les yeux rivés à leurs téléphones, ils prêtent peu attention à leur environnement. Ces nomophobes se dirigent vers un tunnel indiquant à son embouchure, salle des marchés. Que se passe-t-il de l'autre côté ? Pourquoi s'y rendent-ils tous ? Alice hésite. Sa curiosité la pousse vers cette voie alors que son bourrichon lui somme le contraire. Que faire ? Elle balaie l'espace du regard, cherchant un bout de monsieur Lapin. Ça y est, elle le voit. Elle court dans sa direction.

Elle fonce. Vite, vite. Elle a juste le temps de se glisser avant que la porte de ne se referme. Avec son chapeau melon, il ne passe guerre inaperçu. Elle le suit à pas distant en faisant bien attention de ne point être vu de lui. Il tourne à gauche et pénètre dans un amphithéâtre. Alice s'arrête. Penche la tête. Que de monde ! Elle cherche un siège libre. Au culot, Alice décide de s'installer au troisième rang près de la dame de pique. S'asseoir à côté d'une dame est un choix judicieux, car elle pourra compter sur la solidarité féminine en cas d'incident.

Sur un écran, sont projetés des chiffres. Le conférencier, un coq, parle de croissance, de performance et de bénéfice. Elle n'y comprend rien à tout ce charabia. Et puis que font tous ces gens-là… On dirait plutôt des personnages d'un bestiaire, à part madame Pique, elle ne voit pas d'autres humains. Elle s'interroge. Alors qu'elle s'apprêtait à questionner sa voisine, des nouvelles images attirent son attention. Elles ont été tournées dans la salle des marchés. Des humains sagement assis, hypnotisés par les écrans de leur téléphone intelligent, ne réagissent pas lorsqu'une aiguille, d'au moins huit centimètres, est introduite dans leurs tempes pour en extraire du marc de cervelle. "Ceci est notre meilleur produit" coqueline monsieur Coq. Nous vendons cet élixir appelé AT à prix d'or aux agents machinistes. Alice est bouleversée. Elle vient de comprendre que sur ce marché très spécial, l'intelligence humaine est boursicotée, achetée par des machines qui… qui en font quoi d'ailleurs ?

Alice se lève et interjette : "vous n'avez pas le droit. C'est cruel !". Monsieur Coq poursuit sa présentation sans tenir compte de sa remarque. La dame de pique sourit, et lui enfonce ses ongles dans l'avant-bras. Elle continue à lui sourire tout en accentuant la pression.

Alice tire, essaye de retirer son bras de cet étau, mais la dame y plante plus profondément ses griffes vermillon. Énervée, Alice lui mord un lobe, n'hésitant pas à lui arracher sa boucle dorée. Celle-ci la lâche hurlant de douleur. Alice en profite pour s'échapper.

"Une étrangère ! Attrapez-la, c'est une espionne. Attrapez-la, il ne faut pas qu'elle sorte. Nul ne doit être au courant de notre secret." Repérée, Alice cherche à se sortir de ce pétrin. Elle voudrait discuter, mais des molosses, s'engagent gueules baveuses, crocs en éventail. Ses jambes affolées lui indiquent une échappatoire, elle s'y précipite. Arrivée fracassante, dans le corridor d'un lieu qui lui est inconnu. Ouf ! sauvée. Elle s'arrête un instant pour reprendre son souffle. Sa sueur l'empêche de voir. Elle s'essuie le visage et s'aperçoit que des taches d'encre noircissent son visage. Des livres. Des livres de comptes l'encerclent et la bombardent. Elle n'a jamais vraiment aimé les chiffres, et jongler avec eux n'est pas un art qu'elle maîtrise. Prise de panique, elle réfléchit à toute biture. Elle se souvint qu'il existe une application magique pour s'en débarrasser. Dans un Escape Game similaire, elle a utilisé cette application. Ah oui, Unfollower. Elle retire son téléphone de sa poche et la télécharge. Elle ouvre l'application, appuie sur la touche en forme de cloche et les livres sont aspirés, numérisés, enfouis. Voilà, qui est fait, finis les livres noirs. Fatiguée, Alice décide de retourner chez elle. Ses parents lui manquent ainsi que son chat. Elle traverse à grands pas la salle des pas-perdus. Contrainte de marcher courbée, elle progresse difficilement dans le passage souterrain. Arrivée à l'entrée du terrier, elle s'aperçoit qu'elle ne peut plus en sortir. Bloquée. Elle sanglote. Les effets des fleurs du noisetier se sont estompés. Alice a retrouvé sa taille normale. Elle arrive à peine à bouger. Derrière elle, des grognements se font entendre. Elle a peur, de plus en plus. Un cerbère s'élance. Aiiie !! Au secours ! Au secours ! Personne du pays des humains n'entend les cris ouatés d'Alice.


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